Les chants parallèles de Luciano Berio par Laurence Bouckaert

1. Présentation

Cet article prend sa source dans le cadre d'un séminaire de recherche de DEA sous la direction de Marc Battier à l'Université de Paris Sorbonne-Paris IV en 2005.

1.1 Luciano Berio (1925-2003) et la musique electroacoustique

Le compositeur italien Luciano Berio fonde avec son ami Bruno Maderna le studio de phonologie de la RAI (Radio Télévision Italienne) à Milan en 1955. C'est l'époque des premières découvertes électroacoustiques.
A la fin des années soixante-dix, Berio fait partie de la première équipe de l’IRCAM, avant de créer un nouveau studio à Florence, Tempo Reale.

1.2 Les chants parallèles (1975)

La composition de cette pièce s'est déroulée sur trois périodes : entre le 15 et le 25 septembre 1974, le 7 et le 25 janvier 1975 et les 1er et 5 février 1975. Elle a été possible grâce à la précieuse collaboration de Bernard Dürr au Groupe de Recherches Musicales de l'INA.
Il s’agit d’une musique acousmatique réalisée à partir de prises de son de la voix chantée de Christiane Legrand. A cela s’ajoute des sons issus de la synthèse analogique. Ils sont fabriqués à l'aide d'oscillateurs et de divers autres modules, pour être ensuite manipulés et transformés.

1.3 La voix chez Berio

L’utilisation fréquente de la voix dans l’œuvre de Berio, tant dans l’écriture instrumentale que dans celle pour le support, montre le réel intérêt que le compositeur lui portait, qu’il s’agisse de la voix parlée ou chantée.
Thema (Omaggio a Joyce), composé en 1957, Berio utilise des mots ou des bribes de phrases ou encore des phonèmes dont l’origine vocale est parfaitement identifiable. Dans Visage, datée de 1961, ce sont des cris, des rires, des fragments chantés par Kathy Berberian qui jouent avec des sons électroniques.
Cette utilisation de la voix montre aussi l’affinité de Berio pour les textes, la littérature, la poésie et les chants populaires.
Coro, composée en 1975-1976, à la même époque que Les chants parallèles, pour ensemble vocal, choeur et orchestre. Dans cette pièce, Berio a choisi une partie des textes, à caractère populaire, dans les folklores du monde.
Ce thème de la voix et de la musique populaire trouve un point d’ancrage déjà en 1956, dans le cahier des charges du studio de phonologie de la RAI où l’on peut lire ceci : « La recherche regardera la mémoire et la qualité d’un stimulus sonore (…), et les rapports entre audition et phonation, avec un intérêt particulier porté sur la voix chantée. D’autres sujets de recherche porteront également sur la musique populaire. »[1].

1.4 L'outil d'analyse : l’acousmographe

L’acousmographe est un outil d’analyse développé à l’INA-GRM qui permet entre autre la représentation graphique. Il est téléchargeable à cette adresse http://www.ina.fr/entreprise/activites/recherches-musicales/acousmographe.html (consulté le 9/12/08) pour les plateformes Windows, Vista, XP et Mac OSX. Il a été développé à partir de 1991 par « notamment Olivier Koechlin, Hugues Vinet et Didier Bultiauw. La version 3 (2006) a été entièrement repensée et écrite sous la direction d’Emmanuel Favreau et Yann Geslin, et réalisée dans le cadre d’une nouvelle collaboration avec l’Education Nationale. »[2]

Cette analyse des Chants parallèles, réalisée avec l’acousmographe, a permis la représentation des objets sonores et par là-même, de se placer sur le plan morphologique. Elle met en évidence la structure et l’organisation temporelle des évènements sonores.
L'image ci-dessous (fig. 1) montre, une représentation spectrale des Chants parallèles (éléments gris en fond). Les échelles s’organisent de la façon suivante : en ordonnée, le contenu spectral est gradué entre 2 et 22 000 Hz, et, en abcisse, le temps se déroule entre 0 et 5 minutes. Dans un deuxième temps, l'analyste dessine une série de formes géométriques de couleur qui matérialisent les objets sonores qu'il souhaite mettre en avant. Ici ils correspondent aux deux matières premières principales utilisées dans cette pièce : la voix (transcrite par “eh, ah, bah”) et les sons de synthèse. Le choix des couleurs reprend sommairement le contenu spectral : riche pour les couleurs foncées et inversement pour les couleurs claires. La taille des objets est fonction de la dynamique.
Ces critères de représentation seront systématiquement appliqués tout au long de l’article.

0' 5'

Fig. 1. Représentation sonographique des cinq premières minutes des Chants parallèles,
avec les anotations graphiques réalisées avec l'acousmographe.


[1] BERIO Luciano, Castel nuovo, G., Lo studio di fonologia Musicale di Radio Milano, Elettronica, n°3, 1956, p.106- cité par RUGET-LANGLOIS, Nathalie, « Voix et Electroacoustique chez Luciano Berio et Bruno Maderna », Omaggio a Berio, textes réunis par COHEN-LEVINAS, Danielle, L'harmattan, Paris, 2006, p.149.

[2] http://www.ina.fr/entreprise/activites/recherches-musicales/acousmographe.html, p. 2 du pdf de la présentation détaillée, consulté le 9/12/08.

 

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