Les chants parallèles de Luciano Berio par Laurence Bouckaert

4. La matière première

Dans Les chants parallèles, le materiaux initial occupe une place particulière. Il se divise en deux catégories, la voix et les sons de synthèse, qui, sur bien des critères s’opposent. Pour cette raison j’ai choisi de les traiter avant de parler de la forme et des différentes parties qui la construise.

4.1 La voix

La voix est présente tout au long de l'œuvre et s'exprime selon deux modes : la voix chantée et le bourdon. Elle chante sur des onomatopées ("eh-ah-bah", voir la représentation fig.1) tout au début et à la fin.

Le mot bourdon qui figure sur les représentations est employé en référence à la technique du bourdon médiéval. C’est-à-dire comme une basse qui sert de fondement à une voix donnée. Elle occupe une fonction de pédale. Dans cette pièce Berio parle de : « quinze fréquences de base présentent et audibles pendant toute la durée de l’œuvre. »[1] qui font penser à cette même technique, d'où l'utilisation de ce terme.

Ce bourdon est représenté sous la forme d’une ligne jaune continue sur tous les acousmographes (voir par exemple la représentation en 1. Présentation).

Exemple sonore N°10 : Bourdon à environ 16’30 - durée : 1'25

4.2 La synthèse

En répondant à une commande du GRM, Luciano Berio bénéficie de son studio, accompagné par Bernard Dürr. En 1975, le studio 54 du GRM abrite quelques outils, capables de fabriquer et de transformer des sons de synthèse analogique. On y trouve notamment le synthétiseur modulaire, réalisé par Francis Coupigny, des modules Moog, un synthi AKS, des égaliseurs[2] et des filtres (il s'agit essentiellement de filtres paramétriques analogiques, quasi introuvable aujourd'hui comme : Filtres passe-haut/passe-bas Multimetrics, égaliseurs B&K en 1/8 d'octaves, filtres Klein et Hummel, égaliseurs Astronic).
Berio choisit cette seconde source sonore, radicalement opposée à la voix, en confiant une «partition de gestes» à Bernard Dürr, chargée de l’interpréter : « Une partition de gestes à accomplir est aussitôt décrite par Berio et nos quatre mains suffisent tout juste à l’exécuter. »[3]

A partir de critères entièrement déterminés à l’oreille, une comparaison des deux catégories sonores donnera des informations supplémentaires susceptibles de mieux comprendre leur articulation et leur mode d’exploitation.

4.3 Une lecture de l'écriture électroacoustique de Berio

L’articulation voix/synthèse montre qu'en de nombreux points, ces deux éléments sonores échangent sur le mode de couples d’opposition.

Critères
Sons de synthèse
Sons de voix chantée
Source sonore
Oscillateur
Voix chantée enregistrée
Cause
Non causale
Causale
Durée
Discontinu
Continu (bourdon)
Rythme
Présence de formules rythmiques
Pas de jeu rythmique
Hauteur
Hauteur peu présente
Hauteur fixe
Timbre
Bruiteux
Voix chantée
Allure morphologique
Agités/mordants
Calme/lisse
Objets
Objets courts, isolés
Un seul objet continu
Nuances
Variations de nuances
Nuances fixes
Espace
Jeu de panoramique
Pas de jeu de panoramique
Plans sonores
Premier plan sonore
Arrière plan sonore
Fonction musicale
Articulations/développement
Pédale

Tableau comparatif du comportement musical général des deux catégories constitutives des Chants parallèles.

L’ambivalence dans les qualités et l’agencement de ces deux catégories sonores implique une question : pourquoi ce choix d’opposition aussi radicale ?

Pourquoi une opposition de la matière vivante, la voix humaine, à une matière synthétique, l’oscillateur ?

Une partie de la réponse se trouve peut-être dans la conception qu'avait Berio de l’outil électroacoustique.


[1] BERIO, Luciano, Festival « Musique dans la rue », Aix-En-Provence, 1975.

[2] L’égalisation permet de moduler l’amplitude de chaque bande de fréquence du spectre.

[3] DÜRR Bernard, Programme Bulletin GRM N°13, INA-GRM, 07/04/1975, Journal des chants parallèles, p.45.

 

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